Chapô — Acteur dans plusieurs longs métrages et intermittent du spectacle, Ibrahima Ba continue de conduire un taxi parisien. Loin d’être un plan de secours honteux, cette activité constitue selon lui la base économique et mentale qui lui permet de choisir ses projets et de résister aux incertitudes du métier.
« Je suis un chauffeur de taxi qui fait du cinéma »
La formule peut surprendre de la part d’un acteur apparu sur Netflix et engagé au théâtre par Alexis Michalik. Ibrahima Ba y tient pourtant : « Je suis un chauffeur de taxi qui fait du cinéma. » Il ne cherche ni à diminuer son travail de comédien ni à entretenir un personnage. Il rappelle que sa carrière artistique repose sur une organisation économique très concrète.
Quand il arrive en région parisienne vers 25 ans, le taxi lui offre une souplesse rare. Il peut organiser son temps, financer ses cours d’acting et ses séances de coaching, puis se rendre à des castings. Cette indépendance compte d’autant plus que les débuts sont tardifs et incertains. Avant les films et les cachets réguliers, il faut investir dans sa formation sans savoir quand viendra le prochain rôle.
Une protection contre l’attente et le rejet
Le milieu du spectacle impose un rythme particulier : on passe un essai, puis on attend une réponse qui peut être positive, négative ou ne jamais arriver. Pour Ibrahima, le taxi casse cette mécanique de l’attente. Après un refus, sa vie continue. Il reprend le volant, gagne sa vie et conserve une identité qui ne dépend pas de la décision d’un directeur de casting.
Cette distance protège aussi l’estime de soi. Lorsque tout repose sur un rôle, chaque « non » risque de devenir un jugement personnel. Avec une activité stable, le refus reste ce qu’il est : la réponse à un casting précis, pas un verdict sur une vie entière. Cette position lui permet de ne pas accepter n’importe quel projet pour des raisons uniquement financières et de garder le plaisir de jouer.
Karine Nuris, sa coach, lui donne très tôt un conseil décisif : conserver son taxi et faire du cinéma « la cerise sur le gâteau ». Ibrahima en fait une philosophie. Le cinéma est bien son métier — il est intermittent et enchaîne les cachets — mais il refuse de laisser le prestige supposé du secteur effacer la réalité des revenus irréguliers.
Netflix ne garantit pas d’avoir « percé »
À l’écran, une apparition dans une production mondiale peut donner l’impression qu’une carrière est définitivement lancée. Ibrahima corrige cette illusion : « Ce n’est pas parce que tu me vois sur Netflix que j’ai percé. » Derrière une affiche, il y a des périodes sans tournage, des auditions, des dépenses de formation et des mois où le travail alimentaire reste indispensable.
Pour lui, le taxi est un outil de liberté. Il a financé son apprentissage et renforcé sa capacité à dire oui ou non. Il lui a aussi permis d’aider sa famille et de garder un quotidien stable lorsque les projets visibles sont arrivés.
Le constat est concret : une carrière peut avancer tout en restant financièrement irrégulière. Une activité complémentaire peut lui donner le temps nécessaire pour mûrir.
Une autre définition de la réussite
Dans l’entretien, Ibrahima raconte que son neveu voulait déjà « faire comme tonton » avant même de le voir au cinéma. L’enfant pensait alors au taxi, aux voyages et à l’allure de cet oncle autonome. L’anecdote compte : elle rappelle que la dignité d’un métier ne se mesure pas à son prestige médiatique.
Le comédien n’idéalise pas pour autant la double activité. Conduire, se former, répéter et jouer demande de l’énergie. Mais il préfère cette fatigue à la dépendance. Le taxi lui apporte une liberté d’agenda, un revenu et un rapport quotidien à des personnes très différentes. Autant d’expériences qui nourrissent aussi, indirectement, son observation d’acteur.
Son message n’est pas que tous les artistes doivent devenir chauffeurs. Il est plutôt qu’un emploi complémentaire peut être pensé stratégiquement : assez flexible pour laisser place aux auditions, assez stable pour couvrir les dépenses, et suffisamment assumé pour ne pas devenir une source de honte. Chez Ibrahima Ba, l’activité parallèle n’est pas à côté de la carrière ; elle fait partie de l’architecture qui l’a rendue possible.