De Mont-Gaillard aux écrans : Ibrahima Ba, un acteur havrais qui garde les pieds sur terre

Chapô — Ibrahima Ba a grandi à Mont-Gaillard, au Havre. Avant le cinéma et le Théâtre de la Renaissance, il y a eu un premier court métrage au quartier, un séjour à Liverpool, le taxi parisien et des années de formation.


À Mont-Gaillard, une envie qu’il n’ose pas encore nommer


Ibrahima Ba se présente sans détour : il est « un mec de Mont-Gaillard ». C’est dans ce quartier du Havre qu’il grandit, entouré par le football, la musique, les vannes entre amis et une forte culture de groupe. Très jeune, il sait se débrouiller. Lors des tournois, il vend des sandwichs aux merguez ; plus tard, il commercialise des tee-shirts depuis le coffre d’une voiture. L’esprit d’initiative est déjà là, mais pas encore le métier d’acteur.


La première étincelle vient pourtant du quartier. Pascal Ngankam lui propose de jouer dans un court métrage. Ibrahima y incarne Mathéo, un personnage qui l’oblige à sortir de lui-même. L’expérience le marque : interpréter quelqu’un d’autre lui procure un plaisir inattendu. Mais le regard des autres pèse. Dans un environnement où les amis savent transformer la moindre fragilité en sujet de plaisanterie, dire que l’on rêve de théâtre n’est pas simple. Ibrahima préfère donc garder cette envie pour lui.


Avec le recul, il relie cette période à sa capacité à encaisser les refus, les castings sans réponse et le syndrome de l’imposteur.


Liverpool, Paris et le taxi : les détours utiles


Avant Paris, il y a Liverpool. Ibrahima part en Angleterre, où évolue alors son ami Anthony Le Tallec. Il veut apprendre l’anglais et découvrir autre chose. Avec un ami, il vend aussi des crêpes dans plusieurs villes britanniques. Ce séjour nourrit son goût pour les voyages et les langues, mais son père finit par lui rappeler une priorité : construire une situation durable et contribuer à la famille.


À son retour, Ibrahima s’installe en région parisienne et devient chauffeur de taxi. Il a environ 25 ans. Il sait qu’il veut jouer, sans savoir comment entrer dans ce milieu. Les écoles lui paraissent lointaines ; il craint de ne pas posséder les bons codes, d’être jugé parce qu’il vient d’un quartier populaire et de province.


Le taxi va justement lui donner la liberté dont il a besoin. Il finance ses cours, ses coachings et ses essais sans dépendre immédiatement des revenus irréguliers du spectacle. Il peut travailler, se former et continuer d’avancer après chaque réponse négative. Aujourd’hui encore, il résume son équilibre avec une formule devenue sa ligne de conduite : « Je suis un chauffeur de taxi qui fait du cinéma. »


Le coup de pouce d’Hélène Sy, puis le travail


Le déclic professionnel vient aussi d’un geste très simple : un message envoyé sur Instagram à Hélène Sy. Ibrahima lui explique qu’il aimerait vivre une expérience aux États-Unis, pourquoi pas comme acteur. Elle lui répond et le met en relation avec la coach Karine Nuris, en l’autorisant à venir de sa part et de celle d’Omar Sy.


Ibrahima ne présente pas cet épisode comme un miracle. Si son message a été entendu, estime-t-il, c’est aussi parce que son profil en ligne montrait déjà quelqu’un d’actif et de sérieux. Le contact l’oriente ; le travail reste à accomplir. Avec Karine Nuris, il apprend le jeu face caméra, affine sa technique et gagne progressivement en assurance.


Des plateaux de cinéma au Théâtre de la Renaissance


La suite apparaît dans une filmographie qui s’étoffe : Tirailleurs de Mathieu Vadepied, Drift d’Anthony Chen, Ici et là-bas de Ludovic Bernard puis Sous la Seine de Xavier Gens. Dans ce succès Netflix, Ibrahima Ba joue Adama aux côtés notamment de Bérénice Bejo, Nassim Lyes, Léa Léviant et Daouda Keita.


Le théâtre constitue un nouveau défi lorsqu’il rejoint Passeport d’Alexis Michalik, au Théâtre de la Renaissance. Le comédien venu du cinéma doit apprendre à porter sa voix, à se placer pour le public et à recommencer chaque soir sans possibilité de refaire la prise. Il découvre aussi la puissance d’une salle remplie et l’émotion de voir des proches du Havre venir l’applaudir.


Son chemin s’est construit entre plusieurs métiers et plusieurs villes. Les rôles visibles n’effacent ni les détours ni l’incertitude du prochain projet. Ils rendent plus lisible la méthode qu’il défend : travailler, préserver son indépendance et ne pas confondre une étape avec un point d’arrivée.